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Le blog BD de la librairie spécialisée dans la bande dessinée Momie Folie située 12 bis, rue des Clercs à Grenoble. Ouverture de 10h à 19h du lundi au samedi.

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Dédicace de Léo et Rodolphe

Vous avez commencé votre collaboration avec « Trent », mais avant cela vous avez eu d’autres projets qui n’ont pas vu le jour… Pourquoi ?

Léo : J’ai eu beaucoup de difficultés à me lancer dans la bande-dessinée car je suis autodidacte. J’ai mis des années et des années à apprendre la technique, à faire de la bande dessinée régulièrement et pouvoir en vivre. Pendant cette période j’ai essayé de faire publier mes histoires, mes scénarios… Des petites histoires en général… Et c’est pendant cette période que j’ai rencontré Rodolphe. On a réalisé des projets qu’on a présentés et qui n’ont pas marchés pour diverses raisons. On a fait des petites histoires qui ont été publiées. On a notamment réalisé une histoire de science-fiction qui n’a pas marché pour des raisons économiques car on était très mal payés et on s’est dit que ce n’était pas la peine de continuer dans ces conditions. Puis Rodolphe m’a proposé de dessiner « Trent » qu’il avait déjà écrit et c’est là que notre collaboration a vraiment débuté. J’ai lu le scénario, j’ai bien aimé les personnages, le fait que l’histoire se passe au Canada… J’ai trouvé ça très bien ! J’avais aussi une certaine sensibilité pour ce genre d’histoires. Cette histoire-là a durée 8 tomes et on a mis 10 ou 12 ans pour les réaliser.
Rodolphe : On finit par oublier ce qui n’a pas marché pour ne garder que les bons souvenirs. Dans les mauvais souvenirs, il y a un inédit de 46 pages qui nous a pris 6 ou 8 mois de travail pour ne jamais sortir. C’était une commande des éditions Hachette (qui n’est pas un éditeur mineur) sur une adaptation de Gaston Leroux : « Le Mystère de la Chambre Jaune ». Cette adaptation devait paraître en 2 tomes et on a entièrement fait le premier qui était à moitié mis en couleurs. J’étais un peu inquiet car j’ai vu qu’un éditeur belge avait prévu de sortir la même chose. J’ai alors demandé à notre éditeur s’il possédait bien les droits pour cette adaptation et il m’a répondu qu’il n’y avait pas de soucis car cette œuvre faisait partie du domaine public. Je m’informe un petit peu plus auprès de l’éditeur belge qui m’affirme que c’est lui qui est détenteur des droits. Alors je me dis « C’est pas possible, c’est un cauchemar ce truc ! ». Et quand on est arrivé à la fin, c’est-à-dire 46 pages dessinées et la moitié mise en couleurs, et bien il y a eu un gros malaise car notre éditeur s’est rendu compte qu’effectivement l’œuvre n’était pas dans le domaine public et que c’est l’éditeur belge qui avait les droits. Donc je ne sais pas si la personne responsable de cette erreur a fait long feu chez Hachette mais enfin elle nous aura coûté 6 à 8 mois de travail pour rien et Hachette a déboursé le prix pour un album qui n’a jamais existé.
Léo : A ce moment là, j’ai failli achever ma carrière dans la bande dessinée ! J’étais dégouté à mort ! C’est Hachette quand même !!! C’est une grande maison d’édition ! J’étais vraiment au ras des pâquerettes.

Autour de la BD

Comment est né « Kenya » ?

Rodolphe : Au départ on a fait vivre pendant 10 ou 12 ans le personnage de Trent. La série « Trent », les enquêtes d’un sergent de la police montée canadienne à la fin du 19ème siècle, se situe dans un univers particulièrement froid, dans des décors particulièrement vides, ce qui implique pour le personnage principal une grande solitude. Qui plus est, c’est un personnage qui a reçu une éducation puritaine, qui est assez rigide et au terme des 8 albums, on a eu besoin de changer un petit peu d’air. On s’est demandé, encouragés par notre éditeur, « Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre ? », « Qu’est ce qui nous ferait plaisir d’inventer comme univers dans lequel on se retrouve ? ». Et on a pris, pas de manière automatiquement consciente, le contre-pied de ce qui faisait la singularité de « Trent », c’est-à-dire qu’on est passé du grand nord canadien à l’Afrique (où la température monte à 40° et tout le monde transpire), et d’un univers de solitaire dans de grandes étendues neigeuses alors que dans « Kenya » ça grouille de personnages et on peut voir apparaître 9 personnages simultanément. Il y a dans « Kenya » une dimension fantastique qu’il n’y a pas dans « Trent » puisqu’on était alors sur trame psychologique et policière. Donc tous ces éléments ont joués et on a aussi fait une sorte de brainstorming et de mix de ce qui nous intéressait l’un comme l’autre : des choses qui remontaient à des lectures ou des souvenirs d’enfance, des films, de la musique, un bestiaire, etc. Ça a été une espèce de mise en commun de plein de choses qui depuis qu’on est gosses nous fascinent. Et c’est à ce croisement des fascinations que « Kenya » a surgit. A partir de cette mise en commun, on a construit une histoire. Cela n’a pas été simplement tout vider sur la table. On a trié également ensemble et à partir de là, on a construit cette histoire. Donc on l’a mise en scène et, par exemple, une question qui revient souvent en interview c’est « Pourquoi le Kenya ? ». Le Kenya a une fonction dans l’histoire par rapport au Kilimandjaro, le plus haut sommet de l’Afrique, où on comprend que c’est là que les « visiteurs » ont déposé les animaux qu’ils voulaient sauvegarder. Automatiquement quand on veut sauver des animaux d’un raz de marée, il faut les mettre sur un sommet élevé. Et en même temps pour Léo c’était ce qui lui faisait le plus plaisir à dessiner à cause de cette plaine coupée de cet immense cône, cette immense montagne, c’était graphiquement hyper chouette ! L’année 47, au niveau scénario, c’est la pleine Guerre Froide, c’est le moment où l’on entend parler des premières apparitions d’OVNI. Il y a un climat d’hystérie et de psychose qui se crée entre les deux blocs avec la terreur de la fin du monde. Voilà pourquoi on a choisi l’année 1947, 2 ans après la Seconde Guerre Mondiale… Et graphiquement c’est une période superbe à mettre en image !
Léo : Oui, les vêtements de l’époque sont beaux… Les avions à hélices, c’est génial ! Ça rappelle ces images de safaris des films des années 50 avec Clark Gable… Ces images de safaris avec le Kilimandjaro derrière… C’est beau à dessiner ça ! J’avais envie de dessiner ça… Quand on arrive à mélanger l’envie que j’avais de dessiner certaines choses avec une histoire qui venait de nos lectures d’enfance à tous les deux et l’apparition des soucoupes volantes… Quand j’étais gosse il y a eu une fièvre d’apparitions de soucoupes volantes, on voyait ces photos assez floues et bizarroïdes… Ces éléments sont une véritable richesse pour tisser des histoires autour. C’est ce qu’on a fait avec un énorme plaisir ! On s’est fait des déjeuners où l’on commençait à en parler et l’histoire de « Kenya » a commencé à prendre forme comme ça. On prenait des notes que Rodolphe recopiait au propre avant de faire les dialogues et de découper l’histoire case par case… C’était génial ! 

Autour de la BDRodolphe : Et puis le titre de « Kenya » est un mot porteur qui est facilement mémorisable et qui fait rêver. Je crois qu’on avait hésité au départ entre le Congo et d’autres pays puisque de base on était partis pour raconter une histoire en Afrique. Mais on avait encore une idée large et mal définie. Et on a donc précisé au fur et à mesure de l’écriture de l’histoire quel pays se prêterait le mieux à notre récit.

Comment s’est passée votre collaboration sur « Kenya » ?

Rodolphe : Sur « Kenya », on a inventé l’histoire ensemble. On savait à peu près d’où on partait et à peu près où on arriverait avec 2 ou 3 petits repères qui seraient à glisser dans un tome ou dans l’autre.
Léo : Moi, il me faut l’explication du mystère tout de suite, sinon ça m’angoisse énormément alors que Rodolphe est plus cool et dit « On verra ! ». Il laisse plus de place à l’improvisation. D’ailleurs sur « Les Mondes d’Aldébaran », je pars aussi sur une base de scénario large, mais plus détaillée quand même, sinon je panique ! Il faut que je sache. D’ailleurs au début pour « Les Mondes d’Aldébaran », je me faisais des résumés de chaque tome. Mais je me suis rendu compte que c’était inutile et que cela me bloquait même parce qu’on y passe trop de temps et on met 7 ans à faire 5 tomes ! C’est long 7 ans ! Et on a donc le temps de changer d’idée, d’avoir de nouvelles inspirations. Aujourd’hui je me laisse le temps d’écrire calmement
Rodolphe : Ensuite, pour « Kenya », j’assemble les scènes, les pièces du puzzle, je fais le découpage, les dialogues, etc. Et ensuite Léo s’occupe du dessin.
Léo : Quand je commence à dessiner, j’ai déjà le scénario écrit avec tous les détails : page 1, case 1, avec les dialogues, etc. Tout cela case par case jusqu’à la fin. Bien sûr en travaillant, on discute, on échange et on modifie des choses. Mais moi, j’ai besoin d’avoir un texte très précis dès le départ.


Léo, pourquoi n’avez-vous pas réalisé vous-même la colorisation de « Kenya » ?Autour de la BD

Léo : C’était plutôt par manque de temps. Je réalise la couleur pour mes séries, mais je ne me sens pas très à l’aise pour la couleur. C’est pénible, c’est un métier très dur ! Mal payé en plus et il faut le faire vite pour pouvoir en vivre. Et qu’est-ce que je peine pour faire mes colorisations ! Le mois où je fais la couleur je bosse comme un fou et je suis épuisé. Alors quand on a commencé à faire « Trent », on a trouvé une coloriste et son travail était superbe, c’était génial. Elle fait les couleurs mieux que moi, j’étais sidéré par la qualité de ses couleurs. Malheureusement on n’a pas réussi à l’avoir pour « Kenya » car elle a un peu laissé tomber le métier de coloriste. Elle était épuisée. Pour « Kenya », on a pris Scarlett Smulkowski qui est très habile. Elle utilise l’ordinateur assez sobrement sans ajouter trop d’effets. On a bien aimé. Mais c’était principalement pour une question de temps qu’on a fait faire la couleur à quelqu’un d’autre.

Léo, comment élaborez-vous vos bestiaires ? A partir d’animaux réels ou seulement à partir de votre imagination ?

Léo : Les deux. Parfois je m’inspire d’animaux réels. Pour « Kenya », j’ai carrément dessiné des animaux préhistoriques qui ont existé pour l’histoire et d’autres qui ont été inventés. Parfois je me base sur des animaux préhistoriques que je modifie. Parfois non, ça vient tout seul facilement. Mais au moment de l’écriture j’ai déjà une idée de la bête en tête. J’aime inventer des choses et surprendre. J’aime faire des créatures proches de la réalité car elles en deviennent plus choquantes. C’est plus impressionnant que de faire un animal complètement délirant. C’est mon créneau de faire de la science-fiction assez proche de la réalité et pas dans un futur trop lointain.

Autour de la BDEst-ce que Rodolphe est intervenu dans la réalisation du bestiaire de « Kenya » ?

Léo : Rodolphe écrit le scénario et, quand je le reçois, je lui envoie mes crayonnés, on en discute ensemble et Rodolphe peut intervenir.
Rodolphe : Pour les animaux (comme pour les personnages d’ailleurs), on définit à l’avance quelle(s) fonction(s) ils vont avoir dans le récit. On ne peut pas dessiner innocemment un personnage si on sait que 15 pages plus tard, il va assassiner sauvagement son voisin. Définir sa fonction va interférer dans l’apparence qu’on va lui donner. Si l’animal se doit de bouffer un cheval en trois bouchées, il est évident qu’il faut lui créer une mâchoire énorme. La fonction que la créature aura dans le récit influe directement sur la forme, l’attitude, les expressions qu’on va lui donner. On parle de tout ça avant que Léo se lance graphiquement sur une piste.
Léo : Voici un exemple concret : dans le dernier tome du premier cycle de « Kenya », il y a cette bête qui va tuer Remington… C’est une bête importante, suffisamment terrible et terrifiante pour tuer ce mec-là et créer une scène assez forte. Au départ, Rodolphe avait imaginé un T-Rex. J’ai fait remarquer qu’il fallait trouver quelque chose de différent car les dinosaures étaient trop utilisés dans le récit. J’ai donc inventé un quadrupède… Un fauve. Et c’est là que Rodolphe m’a dit qu’il était important pour lui que la bête se tienne sur les pattes arrières, qu’on doive apercevoir sa tête en contre-plongée pour créer un choc. Et moi j’étais toujours dans mon idée du fauve à quatre patte. En discutant, on s’est finalement mis d’accord sur le fait que la créature devrait ressembler à un ours qui se lève… Une espèce d’ancêtre de canidé mais qui se tiendrait sur les pattes arrière.
Rodolphe : On a mélangé nos deux idées.

Parlons maintenant des personnages : vous aimez mettre en avant des personnages féminins forts en tant qu’héroïnes alors que vos personnages masculins sont parfois antipathiques et sexistes… Vous avez quelque chose contre les hommes ?

Rodolphe : Oui, on aime bien les femmes… (Rires)
Léo : Je préfère dessiner les femmes alors que dessiner des mecs musclés je déteste ! (Rires) Rodolphe l’a évoqué tout à l’heure : on voulait faire un personnage différent de Trent, donc forcément il nous fallait une fille. Une belle fille bien sûr ! Et Remington qui est un personnage assez désagréable, surtout au début, c’est Rodolphe qui en a eu l’idée… Il nous fallait ce genre de personnage pour l’histoire… Pour, au départ, créer un conflit avec l’héroïne et petit à petit faire évoluer leur relation. Ce personnage est basé sur un mec comme Hemingway qui était un gars assez intelligent, assez raffiné par certains côtés et en même temps, c’était un épouvantable misogyne qui traitait les femmes de façon horrible.
Rodolphe : En fait les deux personnages principaux Kathy Austin et Remington sont tous les deux des « anti-Trent ». Elle c’est le contraire de Trent dans la mesure où c’est une femme. Lui, c’est le contraire de Trent dans la mesure où c’est un individu qui n’a absolument pas d’élégance et de respect. Il est totalement différent. On avait besoin de changer complètement d’air, de donner vie à des personnages qui soient vraiment différents. Mais cela dit, les hommes ne sont pas tous épouvantables dans l’histoire ! Je pense au baron, l’italien fou dans son palais, c’est un mec plutôt sympathique et gentil au final ! Correct jusqu’au bout des ongles ! Et il y en d’autres.

Vous abordez dans « Kenya » des thèmes liés à l’écologie comme le problème de la sauvegarde des espèces et le danger que représente l’homme pour lui-même… Aviez-vous prévus d’aborder ces thèmes dès le début de cette nouvelle collaboration ?

Léo : Pas de mon côté.Autour de la BD
Rodolphe : Il n’y a aucun militantisme là dedans.
Léo : On n’en a jamais parlé ensemble. Je crois que c’est venu naturellement. Même pour mes autres histoires, tout le monde me parle du thème récurrent de l’écologie… Moi je n’y pense même pas ! J’invente mon histoire et, forcément, quand on raconte une histoire, on y fait passer notre conception de certaines choses. Quand on choisit nos personnages principaux et qu’on les fait interagir, on leur transmet nos propres valeurs, automatiquement ! On se casse surtout la tête pour trouver des explications à des phénomènes surnaturels et, si en faisant cela, on arrive à faire passer un message, tant mieux ! Mais ce n’est pas voulu au départ.

Pouvez-vous nous parler de vos projets à venir ?

Léo : On a chacun des projets dans notre coin, mais là, nous sommes sur la suite de « Kenya » qui nous a déjà bien occupés puisqu’on a déjà écrit le premier tome. Il est en route : je suis en train de le dessiner. Dans le train en venant on se demandait justement pour le tome 2, comment on allait faire évoluer la suite. On a également scénarisé une histoire ensemble pour Antonio Parras, le dessinateur espagnol. C’est un one shot en 80 planches.
Rodolphe : La suite de « Kenya » s’appellera « Namibia ». C’est une autre histoire où l’on retrouve le personnage de Kathy Austin. L’action se situe quand même en Afrique, en Namibie, à peu près à la même époque, deux ans plus tard en 1949, dans un climat international toujours tendu, avec toujours des enjeux économiques, politiques, etc. Et puis une trame fantastique va apparaître dans ce contexte. Donc cette série aura un certain nombre de points communs avec « Kenya », mais c’est une autre histoire. C’est pour ça que le titre est différent pour qu’il n’y ait pas de confusions possibles. Ceux qui sont contents d’être arrivés à la 46ème page de « Kenya », qui se sont dit « Ouf ! Ça s’arrête enfin ! », qu’ils oublient « Namibia », ce n’est même pas la peine. Et ceux qui se disent « Oh merde ! Ça s’arrête ! », pour eux « Namibia » commence !

Autour de la BDEt Léo, où en êtes-vous avec « Antarès » ?

Léo : Je suis en train de dessiner le deuxième tome qui doit sortir vers le mois de février de l’année 2009.

Avec le succès de vos œuvres précédentes, on s’attend à encore mieux. Cela vous met-il la pression ?

Rodolphe : Au contraire, on a plus de liberté, on est plus à l’aise qu’au départ où on est extrêmement inquiets de savoir si on va être compris, si on va être suivis, etc. Quand on se retrouve à travailler sur une série comme « Kenya » qui fonctionne bien, on a l’impression qu’au contraire, ce qu’on dit est bien perçu. Ça nous encourage et nous porte. C’est stimulant !

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